Michel Offerlé : « au CJD, un type d’engagement assez spécial et très typé par rapport aux autres engagements patronaux »

Michel Offerlé – Crédits : Francesca Mantovani – Editions Gallimard

Le sociologue Michel Offerlé vient de consacrer son dernier ouvrage aux patrons engagés. L’occasion au détour de cette interview de revenir sur le CJD qui, depuis 1938, a pour ambition de mettre l’économie au service de l’homme.

Quel est le rapport des patrons aujourd’hui avec la vie de la Cité ?

Cela a été une de mes interrogations-clés, lors du travail de terrain que j’ai mené pour l’élaboration de ce livre. Il y a un lieu commun patronal disant que « l’entreprise » n’est ni de droite ni de gauche, et que les chefs d’entreprise travaillent dans le monde tel qu’il est, celui de l’économie qui est neutre.

De fait, j’ai pu m’apercevoir qu’il n’y a que des différences légères (attention sociale sans doute plus marquée) dans les grandes entreprises dirigées par un patron qui se dit « de gauche » (ils étaient d’anciens rocardiens ou d’anciens strauss-kahniens) et ceux qui sont classés à droite (la grande majorité). L’élection d’Emmanuel Macron en 2017, a redessiné une cartographie de l’espace politique patronal. Mais les grands patrons refusent pour la plupart d’entre eux de s’afficher pour un candidat précis. Toutefois en 2017, il y a eu un vrai engagement de patrons dans les EAF (Entrepreneurs avec Fillon).

Le souci éthique et social peut sans doute être plus prégnant et plus perceptible dans une PME où le patron réfléchit sur son rôle économique et social et s’efforce au quotidien de mettre en œuvre certains principes.

Il y a quatre catégories de grands patrons, ceux qui ne s’intéressent qu’à leur entreprise et, au-delà, qu’à leur secteur. Ils interviennent ou font intervenir des chargés d’affaires pour la défense de leurs intérêts propres. Ce sont toutes les formes de lobbying particularistes que l’on peut rencontrer dans l’actualité quotidienne.

Ceux qui souhaitent prendre position et faire valoir leurs points de vue sur des enjeux plus larges ne concernant pas seulement leur entreprise.

Ceux que l’on peut appeler les « patrons politiques » qui accumulent les positions de pouvoir dans les organisations patronales, les think tanks, les colloques, les commissions, les engagements mécénaux et philanthropiques compatibles avec leurs niveaux de responsabilité et avec leurs estimes de soi, et pensent pouvoir peser individuellement et collectivement sur la construction des problèmes publics (ce qui est digne d’être discuté, ce qui doit être écarté), sur le cadrage des solutions, et donc sur la définition des agendas de politiques publiques. Ceux-là se revendiquent comme intervenant dans la « vie de la Cité » ou faisant de la politique « dans le sens noble du terme » comme ils le revendiquent.  

Il y a enfin les patrons en politique. Ils sont désormais rares parmi les grands dirigeants, dans des mandats parlementaires, ils sont parfois ministres cooptés par les dirigeants politiques (Roger Fauroux, Francis Mer, Thierry Breton). Certains sans mandat peuvent s’inviter ou être invités dans des tables conseillantes, directement politiques, comme amis ou comme visiteurs du matin ou du soir, des palais présidentiels. Certains financent et soutiennent ouvertement des candidats et des élus (Pinault et Chirac, Bolloré, Arnault et Sarkozy, De Castries et Fillon). L’Assemblée Nationale de 2017 a été transformée par l’entrée de nombreux députés issus du privé, notamment à la République en Marche qui a recruté une partie de ses candidats par un appel à candidatures de « novices » en ligne.

Il y a près de 15 % de chefs d’entreprise dans le groupe en Marche (plus de nombreux cadres du privé), mais pas de grand patron. Il s’agit surtout d’entrepreneurs ayant créé leur entreprise souvent dans le conseil.

Reste à parler des plus nombreux, des petits et moyens patrons. La tête dans le guidon pour la plupart d’entre eux, et souvent prudents, car l’engagement en politique peut nuire aux affaires. Les patrons Rassemblement National le savent qui parfois perdent leur clientèle du fait de la publicisation de leur engagement.

Il y a une minorité militante qui s’engage dans des clubs patronaux de sociabilité, d’entraide et d’affaires ou dans des « mouvements de pensée » qui impliquent des investissements conséquents (financiers et personnels). Le CJD est bien sûr l’un des viviers de cet engagement patronal. Vous le connaissez mieux que moi. Ces quelque 5 000 adhérents se retrouvent ensuite le plus souvent dans des positions d’engagement tout au long de leur vie. 5 000 c’est à la fois beaucoup et peu, au regard des quelques 2 millions de patrons français.

On retrouve aussi des chefs d’entreprise dans des engagements de type politique, par exemple municipal (à Lyon David Kimelfeld ancien président de la Métropole socialiste puis LREM était un ancien entrepreneur comme Grégory Doucet actuel maire écologiste de Lyon, ou dans des bourgs et des petites villes). Mais la plupart d’entre eux sont élus sur des listes de droite ou « sans étiquette », soit après un militantisme qui les a écartés de leur entreprise, soit par cooptation par des politiques (notamment aux municipales ou aux régionales). Avoir des patrons sur sa liste c’est une manière de figurer une certaine forme de société civile. Cela n’est guère étonnant, comme je le développe dans le livre, puisqu’on peut estimer qu’au premier tour de la présidentielle de 2017, près de 28 % des « petits indépendants » et 42 % des « grands indépendants » ont voté pour François Fillon, contre 19 % et 23 % pour Emmanuel Macron et 23 % et 10 % pour Marine Le Pen.

Quel a été l’impact de la COVID sur l’engagement patronal ? Quel est votre sentiment sur la manière dont ces patrons ont vécu (et vivent encore) ce moment particulier ?

L’une des premières caractéristiques de ce temps de COVID, ce sont les solutions différentielles pour s’en sortir. Les grosses structures comme le Medef (mais n’oublions pas que le Medef ne confédère, et indirectement, que quelques 150 000 cotisants souvent purs consommateurs de services) ont connu des tensions fortes entre fédérations et filières. Il y a eu tout à la fois des chaînes de solidarité qui se sont mises en place dans certains secteurs pour préserver les sous-traitants, des actions de mécénat en direction des hôpitaux et des soignants notamment, des ruptures aussi lorsque des donneurs d’ordre ont profité de la situation en tentant de reporter le poids de la crise sur ceux d’en dessous (délais de paiement) et de vraies indignations à l’égard des banquiers (qui sont l’objet de récriminations récurrentes de la part de nombre de petits patrons) des assureurs et aussi des bailleurs commerciaux.

Quant aux non-essentiels, ils n’ont trouvé qu’une solidarité verbale de la part des confédérations. Il y a eu un moment la peur d’un appel à la rue que refusent les organisations patronales qui se veulent être des « corps intermédiaires » travaillant par l’expertise et par la négociation et non à coups de protestations de rue stigmatisées comme poujadiste (je reviens d’ailleurs dans un chapitre sur les manifestations patronales).

Les rassemblements de novembre et décembre 2020 (bien souvent initiés par l’UMIH, l’événementiel et les professionnels de la nuit) ont fait long feu, comme les mouvements de désobéissance civile de février 2021. Les organisations patronales ont préféré négocier un parapluie temporaire auprès de l’État (pourtant peu considéré habituellement) assureur ultime, avec un ministre des PME, Alain Griset, issu des rangs patronaux. Mais nous l’avons vu, cette protection étatique est inégalitaire.

Du côté des plus engagés dans des groupes patronaux militants, la pandémie c’est la rupture des sociabilités habituelles même si nombre de chefs d’entreprise peuvent maîtriser voire apprécier les vidéoconférences. Mais vous, vous le savez mieux que moi, un CJD sans interaction physique ce n’est plus la même chose. De plus selon les types d’entreprises et les dégâts sectoriels dus à la pandémie, d’aucuns ont pu se replier sur un « sauve-qui-peut » individuel quand d’autres valorisaient les bienfaits du collectif comme seule solution pour faire face à ce type de crise. Reste la question de la sortie de crise et du monde d’après…          

Cela fait plus de 80 ans que le CJD s’engage dans la Cité. Quelles différences distinguez-vous entre l’engagement patronal d’hier et celui d’aujourd’hui ?

Vous avez, au CJD, un type d’engagement assez spécial et très typé par rapport aux autres engagements patronaux. Vous avez pratiqué depuis longtemps un militantisme actif et parfois très exigeant que l’on retrouve dans peu de cercles patronaux où l’adhésion est plus purement consumériste. L’adhésion aux syndicats professionnels patronaux, voire aux clubs locaux, reste largement orientée vers l’obtention de services. Il y a un noyau dur de « militants », mais ils restent toutefois minoritaires.

Vous avez de plus pratiqué avant tous les autres la rotation des directions. C’est là une caractéristique des dernières décennies que d’interdire les mandats notabiliaires dans les organisations patronales : présidences de 20 ans, absence de démocratie interne et grands repas lors des assemblées générales annuelles, cela a presque partout disparu.

Désormais, il y a aussi une place plus grande qui est faite aux femmes, mais les milieux patronaux syndicaux restent encore très marqués par une culture masculine, voire de la masculinité. Quant au rajeunissement des instances des grandes organisations, il reste encore en pointillé malgré l’initiative du Medef de mettre sur pied un conseil consultatif de jeunes entrepreneurs pour aiguillonner la confédération. 

Il est intéressant de constater que les discussions plus larges sur la raison d’être de l’entreprise ou sur des problèmes généraux concernant l’avenir du capitalisme et la place de l’État dans la régulation de l’économie sont exclus de l’agenda des syndicats patronaux qui, acceptent le monde tel qu’il est et sont peu portés sur le monde tel qu’il pourrait être ou devrait être. L’hétérogénéité des secteurs qui les compose interdit à une confédération de s’avancer trop avant sur des terrains qui fâchent.

C’est en dehors, dans les mouvements de pensée, que peut s’imaginer le monde de demain. Et peut-être, entend-on trop peu le CJD dans ces débats de société. Certes on vous a vu apparaître dans des appels comme #NousSommesDemain, Entreprise et Climat, certes nous sommes quelques-uns à savoir que vous tentez par la pratique et par vos réflexions d’initier un « Autrement » de l’entreprise, mais les échos médiatiques de vos militantismes nous arrivent affaiblis.

Partager cet article :

Lionel Meneghin

Rédacteur en chef de Dirigeant.e, il contribue également à d’autres médias. Il est aussi formateur et animateur pour l’APM (Association Progrès du Management).

Ça peut vous intéresser

Laisser un commentaire

À propos du CJD

Créé en 1938 par Jean Mersch, le CJD demeure le plus ancien mouvement patronal français. L’association compte plus de 5000 membres – Entrepreneur·e·s et cadres dirigeant·e·s – réparti·e·s en France et représentant 432 087 d’emplois. Imaginé à partir de la conviction profonde qu’une économie au service de l’Homme incarne la clef de la compétitivité des entreprises hexagonales, le mouvement demeure non partisan et force de propositions concrètes pour relancer l’emploi et pérenniser les entreprises. 

Retrouvez le CJD sur ces réseaux :