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Pouvoir d’achat : pourquoi cet écart entre statistiques et ressenti ?

Une large majorité de Français récuse les statistiques officielles concernant l’évolution de leur pouvoir d’achat. Ils estiment que celui-ci est en baisse depuis de nombreuses années quand bien même l’INSEE indique l’inverse. Le divorce entre le ressenti et la réalité des chiffres est marqué.

Pour expliquer cet écart croissant, les explications sont multiples. L’augmentation des dépenses pré-engagées, l’élargissement des dépenses de première nécessité aux biens et services en lien avec le numérique, le ralentissement de l’ascenseur social, la progression des inégalités patrimoniales, la montée de l’individualisme combinée à celle des frustrations entretenues par les réseaux sociaux sont autant de facteurs contribuant à la perception de la baisse du niveau de vie par de nombreux Français.

Qu’est-ce que le pouvoir d’achat ?

Selon les enquêtes d’opinion, les Français estiment majoritairement que leur pouvoir d’achat est en baisse depuis une dizaine d’années. Dans les faits, le salaire réel (déflaté de l’inflation) et le pouvoir d’achat du revenu disponible brut par unité de consommation sont en hausse constante à l’exception de la période 2011/2013 marquée par une forte hausse des prélèvements et par une stagnation de la croissance. Depuis 1998, le revenu réel par unité de consommation a progressé de 27 %. De 2012 à 2022, il a augmenté de 9,5 % et cela malgré la crise sanitaire. De 1998 à 2022, les salaires réels ont progressé de 30 % quand le PIB n’augmentait que de 28 %. Ces dernières années, le taux de pauvreté est resté stable autour de 14 % tout comme le rapport interdécile (3,5). Il en est de même pour l’indice Gini qui mesure les inégalités.

Pour expliquer l’appréciation négative des Français face à l’évolution de leur pouvoir d’achat, les experts mettent souvent en avant le poids croissant des dépenses contraintes qui comprennent celles liées à l’énergie, l’alimentation et au logement.

Le pouvoir d’achat perçu serait celui qui reste une fois que ces dépenses contraintes ont été payées. L’analyse statistique ne confirme pas, une fois de plus, cette appréciation. Hors énergie, logement (loyers et loyers imputés des propriétaires de logements) et alimentation, la consommation des ménages a progressé en vingt ans de 70 %, soit plus vite que l’ensemble des dépenses de consommation.

Lors de ces deux dernières décennies, les ménages ont réduit leurs achats d’énergie en volume, réalisant des économies en la matière. Le poids des dépenses d’énergie dans le budget des ménages est ainsi passé de 12 à 8 % de 1998 à 2022. Ces derniers ont bénéficié des effets de la mondialisation qui a réduit les prix d’un nombre non négligeable de biens. Les gains sur le budget sont évalués de 20 à 30 % en vingt ans. Ils ont concerné les produits alimentaires, les vêtements, l’électronique et la téléphonie. Le poids de l’alimentation est passé en vingt ans de 21 à 17 % au sein du budget. Le prix des abonnements à Internet a également diminué avec l’accroissement de la concurrence.

En revanche, les dépenses de logements en y intégrant les assurances et les abonnements ont augmenté passant de 9 à 23 % au sein du budget de 1980 à 2017. Ce poids est plus important pour les ménages modestes qui ne peuvent pas accéder au logement social. Pour ces derniers, il peut atteindre 40 %. Pour les primo-accédants, l’acquisition d’un logement est devenue difficile avec la hausse des prix. Ils ont été multipliés par trois depuis 1998. La baisse des taux d’intérêt ne suffit pas à compenser ce surcoût.

Un écart qui s’explique par l’évolution de notre société et de nos habitudes de consommation

Si le ressenti de baisse du pouvoir d’achat est amplement partagé, c’est peut-être parce que cette notion est plus large que celle contenue par les statistiques officielles. Le panier des biens et des prestations de première nécessité en 2022 n’est plus celui de 1970 ou de 1980. Les ordinateurs, les smartphones, les abonnements à différents réseaux font partie des dépenses incontournables au même titre que le logement ou l’alimentation. L’accès aux loisirs (jeux vidéo, restauration, voyages, culture, etc.) autrefois considéré comme un luxe, est un élément constitutif du budget familial. Les dépenses de loisirs captent plus de 12 % du budget familial en 2022.

Les marges de manœuvre des ménages sur leurs dépenses se réduisent. De nombreuses dépenses sont de ce fait pré-engagées, les ménages ne pouvant pas s’y soustraire facilement en début de mois. Il s’agit des dépenses de logement (loyers, remboursement d’emprunts), des assurances et des abonnements. Elles représentent, selon l’INSEE, un tiers du budget en 2022 contre 27 % en 2001.

Le ressenti de perte de pouvoir d’achat repose sur des éléments de nature psychologique et sociologique. Le sentiment que l’ascenseur social ne fonctionne plus aussi bien que dans le passé contribue à un désenchantement d’une partie de la population.

Plusieurs études soulignent que les possibilités d’élévation au sein des catégories sociales existent encore, mais qu’elles ne sont pas suffisantes au vu du nombre de diplômés de l’enseignement supérieur. La crainte de déchoir est plus forte aujourd’hui que dans le passé. L’affaiblissement des liens sociaux, la précarité des situations professionnelles, la disparition des corps intermédiaires avec en parallèle la montée de l’individualisme concourent à cette peur. De nombreux Français pensent que leurs parents vivaient mieux qu’eux. Une fois de plus les statistiques démentent ce jugement, mais la nostalgie des Trente Glorieuses ou des années 1980 demeure vivace.

L’exceptionnel risque de devenir la règle

L’impression de perte de pouvoir d’achat est à relier avec la défiance à l’encontre des pouvoirs publics. Si les Français sont, à titre individuel, relativement confiants, ils expriment de manière récurrente une rancœur à l’égard des élus nationaux, accusés de tous les maux ou presque. Ce divorce s’accroît malgré la montée de l’État providence.

L’augmentation des dépenses sociales qui représentent le tiers du PIB n’a pas d’effets sur le ressenti social, bien au contraire.

La perte de pouvoir d’achat est un concept par définition relatif. Les médias sur Internet, la presse écrite et télévisuelle soulignent les écarts de niveau de vie en permanence. Les fortunes qui étaient cachées hier s’exposent au grand jour, générant des frustrations. En France, la création de richesses est suspecte. Par ailleurs, le « quoi qu’il en coûte » a permis de s’affranchir des règles de l’orthodoxie budgétaire et a conforté l’idée qu’il devrait être possible d’en profiter à tout moment.

Face aux menaces de perte de pouvoir d’achat générée par l’inflation issue de la guerre en Ukraine, le Gouvernement a décidé de mettre en place des dispositifs de compensation qui rendront difficile tout retour à la situation initiale. D’autant plus que l’exceptionnel risque de devenir la règle. Les défis du vieillissement et de la transition énergétique supposent une socialisation croissante des revenus des ménages. La question est de savoir si ce modèle est tenable sur le long terme.


Crédit Photo : Can Stock Photo – Productionperig

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Philippe Crevel

Dirige, depuis 2004, le Cercle de l'Epargne, centre d'études et de recherche sur l'épargne et la retraite mais aussi fondateur et gérant de la société d'études et de prospectives économiques Lorello Ecodata.

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