Photo de Expect Best provenant de Pexels

La fin des banques a-t-elle sonné ?

Photo de Expect Best provenant de Pexels

La banque et l’assurance sont deux piliers clefs de l’économie contemporaine. Le crédit et la couverture des risques sont consubstantiels au capitalisme. À travers les opérations de dépôts et de prêts, les banques sont à la base de la création monétaire. Elles financent les investissements et facilitent les échanges en sécurisant les opérations financières qui y sont associées. Elles jouent un rôle d’intermédiaire et de transformation des dépôts courts en crédits à long terme.

Au cœur des villes, les agences bancaires et des compagnies d’assurances sont présentes à tous les coins de rue. Leurs sièges sociaux structurent les quartiers d’affaires. Des années 1970 jusqu’aux années 2000, le secteur financier a été un des principaux pourvoyeurs d’emplois qualifiés. Toute relation économique met en jeu les banques. Elles sont la voie de passage obligée pour le paiement des salariés, des propriétaires, des commerçants, etc. Le décollage de l’économie britannique à la fin du XVIIIe siècle a été rendu, en partie, possible par le développement des activités bancaires. Le secteur de l’assurance, par la protection qu’il assure, permet aux investisseurs, aux créateurs de prendre des risques. Il permet également un recyclage et une transformation de l’épargne à travers sa gestion d’actifs.

La force des banques a été d’utiliser, pendant des décennies, l’argent des autres ce qui les différencie des capitalistes qui interviennent avec leur argent. Cette distinction peut sembler dépassée, les investisseurs institutionnels (hedge funds, fonds communs de placement, fonds de pension, private equity) utilisent tous l’argent d’autrui. Néanmoins, les banques fournissent des garanties. Un titulaire d’un compte courant a accès à tout moment à son argent. Ils ne supportent pas les éventuelles pertes de la banque sauf en cas de faillite, phénomène extrêmement rare dans le cas des pays occidentaux. Des mécanismes de garanties ont été mis, par ailleurs, en place afin de limiter les pertes potentielles des déposants.

Les banques ont, depuis les années 1980, été au cœur des processus d’innovation, de la mutation des marchés financiers à la gestion en ligne des comptes en passant par l’essor des cartes de paiement. Aujourd’hui, la digitalisation remet en cause leurs activités. Les agences dans les villes sont devenues en grande partie inutiles, les clients y passant de moins en moins. Les entreprises du numérique développent des systèmes de paiement plus efficients en ayant recours notamment à la blockchain qui pourrait retirer la gestion des transactions au système bancaire. Les cryptomonnaies pourraient également à terme remettre en cause de nombreuses missions actuellement dévolues aux banques. Les banques centrales pourraient même les court-circuiter en mettant en œuvre des monnaies digitales. Elles seraient ainsi les victimes d’un processus disruptif comme l’ont connu les secteurs de la photographie ou de la musique.

La révolution du financement et des paiements

Le numérique a la capacité de rendre obsolète le cadre du financement qui, dans les faits, date du XVIIIe siècle, les banques gérant les relations financières avec les entreprises et les particuliers sous le contrôle d’une banque centrale assumant la fonction de banquier en dernier ressort. Si ce système n’a pas empêché plusieurs grandes crises financières, il est relativement simple à surveiller. Les banques centrales, tout en restant éloignées des opérations commerciales, à travers le jeu des réserves et les taux d’intérêt peuvent influer sur le cours du financement des économies. Depuis 2008, avec la monétisation croissante des dettes, elles sont amenées à intervenir de plus en plus directement avec à la clef un gonflement sans précédent de leur bilan. Le développement d’une monnaie digitale de banque centrale les impliquerait encore plus dans la gestion de l’économie au quotidien ce qui pourrait les exposer à des risques plus importants encas de turbulence politique et sociale.

Les nouvelles technologies pourraient entraîner la disparition du rôle d’intermédiaire pour les banques commerciales. Les agents économiques peuvent désormais entrer en relations financières sans passer par une banque. Ils peuvent recourir à des applications comme Apple Pay, AliPay ou WeChat Pay. En Chine, le système de paiement échappe de plus en plus au système bancaire. AliPay, la filiale d’Alibaba, la place de marché numéro un dans ce pays, permet aux acheteurs de réaliser des transferts d’argent par simple scan de QR code. AliPay compte plus d’un milliard d’utilisateurs actifs et a traité 16 milliards de dollars de paiements en 2019, près de 25 fois plus que PayPal. Sur ce marché des paiements hors réseaux bancaires, Tencent, un autre groupe chinois, est très actif. Depuis 2013, il a ajouté une fonction de paiement à WeChat, la principale application de messagerie de Chine. Ces deux groupes réalisent désormais 90 % des transactions mobiles en Chine. À travers des commissions faibles, 0,1 % en moyenne, ils mettent en danger le modèle bancaire et des cartes de crédit qui sont plus onéreuses (commission de 0,3 % pour visa avec location d’un terminal et obligation de souscrire un abonnement par le commerçant). Le passage au paiement en direct pourrait se généraliser très rapidement en Europe comme cela s’est produit au sein de plusieurs pays émergents. Les nouvelles plateformes intègrent de plus en plus des services financiers. Ainsi, à partir des données fournies lors des précédentes opérations paiement, les applications Ant, Grab et Tencent peuvent déterminer la solvabilité d’un emprunteur et fixer des plafonds de crédits à la consommation ainsi que le niveau de taux. Ant qui n’a commencé les prêts à la consommation qu’en 2014, détenait, en 2020, en Chine, plus de 10 % de ce marché. En matière de financement, les plateformes de crowdfunding proposent des opérations de prêts et de financement par actions voire par dons. Les promoteurs immobiliers recourent de plus en plus à ce mode de financement afin d’augmenter leurs capacités financières.

Les relations B to B sont également concernées. L’application Stripe, connaît un essor rapide. Elle est évaluée à 95 milliards de dollars. Elle permet aux PME d’intégrer les paiements dans leurs sites Web et gère automatiquement le paiement des salaires et la trésorerie. Les banques commerciales peinent à offrir des services comparables.

Les États-Unis et encore plus l’Europe affichent un retard dans ce domaine par rapport à la Chine. La force du secteur bancaire traditionnel et la moindre appétence au progrès technique des populations peuvent expliquer cette différence. Avec l’arrivée à maturité des générations « digital nativ », la mutation devrait s’opérer dans les prochaines années. La crise sanitaire a conduit à une forte croissance des plateformes de paiement. Les paiements par PayPal ont été presque multipliés par deux en 2020.

Une évolution qui n’est pas sans risques

La concentration des opérations financières sur quelques acteurs tout comme la digitalisation de la monnaie pourraient être une source de problèmes majeurs notamment en cas de cyberattaques. Une opération menée contre une banque centrale comme la Réserve Fédérale américaine pourrait paralyser une grande partie de l’économie mondiale. Avec la suppression du liquide et le recours à des monnaies digitales, le traçage des citoyens sera facilité pouvant déboucher dans le cadre de régimes autoritaires à des atteintes à la liberté. Certains achats pourraient être interdits ou donner lieu à des sanctions. Pour inciter les citoyens à consommer, les pouvoirs publics auraient la possibilité de mettre des dates butoirs de validité pour l’utilisation de l’argent. La Chine a déjà expérimenté cette technique de programmation de l’argent numérique afin de faciliter la reprise de l’économie. Le développement des cryptomonnaies pose également la question de la souveraineté monétaire et des capacités du contrôle de l’économie par les pouvoirs publics. En cas de crise monétaire, les particuliers et les entreprises pourraient opter pour des monnaies alternatives en quelques clics et accélérer la chute de la monnaie nationale. Les pays en développement seraient fortement exposés à ce risque. Si les paiements sont effectués par Alipay ou Tencent, les autorités chinoises disposeront d’informations en temps réel sur la situation des pays européens.

Partager cet article :

Philippe Crevel

Dirige, depuis 2004, le Cercle de l'Epargne, centre d'études et de recherche sur l'épargne et la retraite mais aussi fondateur et gérant de la société d'études et de prospectives économiques Lorello Ecodata.

Ça peut vous intéresser

Laisser un commentaire

À propos du CJD

Créé en 1938 par Jean Mersch, le CJD demeure le plus ancien mouvement patronal français. L’association compte plus de 5000 membres – Entrepreneur·e·s et cadres dirigeant·e·s – réparti·e·s en France et représentant 432 087 d’emplois. Imaginé à partir de la conviction profonde qu’une économie au service de l’Homme incarne la clef de la compétitivité des entreprises hexagonales, le mouvement demeure non partisan et force de propositions concrètes pour relancer l’emploi et pérenniser les entreprises. 

Retrouvez le CJD sur ces réseaux :